Ayub-Too · Djalal-Abad, aujourd’hui Manas

La montagne de Job

Au-dessus d’une ville du sud du Kirghizstan, de l’eau chaude sort d’une colline basse et sèche. Les gens de la vallée disent que le prophète Job y fut guéri. La légende est ancienne, l’eau est réelle, et la colline porte toujours son nom.

6 min de lecture·6 chapitres · de la légende à la station thermale
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IAyub-Too · au-dessus de la ville

Une colline au nom de prophète

« Les habitants disent que le prophète Job fut guéri sur cette colline. »Extrait du film

Au-dessus de Djalal-Abad, dans le sud du Kirghizstan, renommée Manas en 2025, s’élève une crête basse et sèche. Elle s’appelle Ayub-Too, la montagne d’Ayub, nom que le Coran donne à celui que la Bible appelle Job.

Job est le patient éprouvé des deux livres : un homme juste qui perd ses enfants, sa fortune et sa santé, couvert de plaies de la tête aux pieds, et qui pourtant ne maudit pas Dieu. Sur la pente de cette colline, de l’eau chaude sort de terre, et les gens de la vallée disent que c’est ici que ses souffrances prirent fin.

Image du film : une colline tissée en ikat de soie, ciel safran, montagnes indigo, colline cramoisie avec source turquoise et langues de vapeur blanches, peupliers et vallée verte
Extrait du film

C’est une légende, et cette page la présente comme telle. Mais elle n’est pas nouvelle. En 1893, l’encyclopédie Brockhaus et Efron mentionnait déjà, à propos des sources de Hazret-Ayub, « une légende locale » de Job le patient guéri par leur eau. Hazret est un terme de respect, proche de « Sa Sainteté ». La colline, les sources et le sanctuaire portent tous le nom du prophète.

IILégende

Un coup de pied

« Selon le récit, il frappa le rocher du pied, et de l’eau chaude jaillit. »Extrait du film

Au printemps 1907, l’écrivain Ivan Iouvatchev voyagea dans la vallée de Ferghana et mit le récit par écrit tel qu’on le lui racontait.

Quand l’épreuve de Job prit fin, dit le récit, Dieu lui ordonna de frapper le rocher du pied droit, et une source chaude jaillit. Puis il frappa du pied gauche, et de l’eau froide apparut. Il se baigna dans l’eau chaude, but l’eau froide et fut guéri de sa terrible maladie.

Image du film : un rocher indigo foncé tissé dans l’étoffe avec une empreinte blanche, une fissure d’où jaillissent eau turquoise et vapeur blanche
Extrait du film

La scène est antérieure à son ancrage sur cette colline. Dans le Coran, Dieu répond à la prière de Job : « Frappe du pied : voici une source fraîche pour te laver et boire. » Le verset ne nomme aucun lieu. Ferghana lui a donné une adresse.

Iouvatchev n’était pas dupe. En Ferghana, écrivait-il, on vous montrera où Hénoch, Noé, Job, David et Salomon ont prié ou sont enterrés, comme si tous les grands événements sacrés s’étaient déroulés ici ; il y voyait le désir des croyants de transposer le récit biblique sur leur propre terre. Et Ayub-Too n’est pas le seul lieu à le revendiquer. Des sites en Syrie, à Oman, au Liban et en Ouzbékistan sont aussi présentés comme la tombe de Job ou le lieu de sa guérison.

IIIFait

L’eau chaude, mesurée

« Les sources sont réelles, et toujours chaudes. »Extrait du film

Quelles que soient les croyances sur Job, l’eau n’est pas une légende. L’encyclopédie de 1893 donne les chiffres.

38–39 °Cla source sacrée, 1893
8,640seaux par jour de cette source, 1893
44 °Cles forages les plus chauds aujourd’hui

Il y avait plusieurs sources, mais une seule était sacrée pour les habitants. Elle donnait 8 640 seaux par jour, soit environ 106 000 litres, à 38–39 °C, avec une légère trace de sulfure d’hydrogène. Aujourd’hui, l’eau remonte par sept forages de 75 à 130 mètres de profondeur, jusqu’à 44 °C.

Les Russes, dit l’encyclopédie, apprirent l’existence des sources en 1877. Les habitants s’y baignaient depuis bien avant ; aucun document trouvé ne permet de dire depuis quand. Des dates comme « IIe siècle av. J.-C. » circulent sur internet sans source ; nous les omettons donc.

Ancienne carte postale sépia : un toit plat bas sur poteaux de bois devant un bâtiment de terre avec une coupole derrière, un vieil homme debout et une rangée de garçons et d’hommes assis au sol devant, des arbres tout autour
« Source sulfureuse Hazret-Ayub (district d’Andijan) » : carte postale des années 1910 de l’éditeur de Tachkent I. A. Bek-Nazarov, la plus ancienne image des sources que nous ayons trouvée. Domaine public.

Sur la carte, la source n’a rien d’une station thermale : un toit bas sur des poteaux de bois, un édifice à coupole derrière, des arbres et des habitants assis à terre pour la photo. La légende est imprimée deux fois, en russe et en français.

Image du film : le nombre 38°C tissé en cramoisi dans un ciel safran, plusieurs sources turquoise fumantes sur une pente cramoisie
Extrait du film
IVFait

Des soldats malades, trois bains

« Dans les années 1880, l’armée russe envoyait déjà ses soldats malades s’y baigner. »Extrait du film

Quelques années après avoir découvert les sources, l’armée leur trouva un usage.

Dès 1884, rapporte l’encyclopédie, on envoya aux eaux des soldats de rang inférieur atteints de maladies chroniques. Dès 1885, il y eut une station sanitaire, une infirmerie saisonnière de 25 lits et des bains aménagés à trois sources.

La colline dans les écrits

Chaque année entre dans le tissu par son propre fil de trame. Touchez une année pour lire ce qui fut écrit.

  1. Un médecin signale les sources ; l’encyclopédie situera plus tard à cette année le moment où les Russes en prirent connaissance.

  2. Des soldats de rang inférieur atteints de maladies chroniques.

  3. Une station sanitaire, une infirmerie saisonnière de 25 lits et des bains à trois sources.

  4. « Une légende locale » de Job guéri par l’eau, et une source tenue pour sacrée.

  5. Iouvatchev note le récit de la source chaude et de la source froide.

  6. Vochtchinine trouve des pèlerins, une tombe, une infirmerie militaire et des bains.

  7. La ville est renommée ; la colline et le sanatorium gardent leurs noms.

Quand le géographe Vladimir Vochtchinine vint en 1914, il trouva une infirmerie militaire et des bains assez bien entretenus, et parmi les baigneurs, outre les habitants, de nombreux patients russes. Les médecins mesuraient, les soldats se baignaient, et l’on continuait de raconter la légende près des bains.

Image du film : années 1880 tissées en cramoisi, chemin blanc en zigzag sur une colline cramoisie, petits soldats indigo montant vers un bâtiment blanc aux trois bains voûtés
Extrait du film
VLégende

La source de la jeune fille

« Et la femme de Job ? Selon la légende, elle se baigna dans une seconde source et retrouva ses dix-sept ans. On l’appelle toujours la source de la jeune fille. »Extrait du film

L’histoire ne s’arrête pas à Job.

En 2010, deux chercheurs turcs recueillirent sur la colline les propos de l’imam de la mosquée du complexe et d’autres personnes. La femme de Job, disaient-ils, vint aux sources, se baigna dans la seconde et redevint une jeune fille de dix-sept ans. Cette source fut nommée Kyz-Bulak, la source de la jeune fille. Dans le même récit, Job redevint un jeune homme de dix-huit ans.

Kyz-Bulak est un lieu réel : c’est le nom de l’une des deux sources sacrées du complexe, voisine de celle d’Ayub. Le nom est un fait. Les dix-sept ans appartiennent à la légende.

Image du film : le nombre 17 tissé en cramoisi près d’une grande grenade cramoisie, deux sources turquoise fumantes sur une pente verte parsemée de petites fleurs
Extrait du film

Une autre version se raconte sur la colline, et elle appartient au tissu de cette page. Wikipédia en russe reprend un article de 1900 de M. Brodovski : Ayub guéri planta son bâton dans les vers tombés de ses plaies ; le bâton devint un mûrier, les vers des vers à soie, et sa femme Bibi Rahim se mit à filer la soie. Nous n’avons pas pu ouvrir cet article ; prenez-le donc comme un récit à propos d’un récit.

La soie elle-même n’est pas une légende en Ferghana. Marguilan, au sud de la vallée, est connue pour sa soie depuis le Xe siècle, et les soies éclatantes de la vallée portent des motifs d’ikat, le tissu dont le film est tissé.

Alignez les fils

Dans l’ikat, les fils sont teints avant le tissage. On ne peut jamais les aligner exactement, d’où le contour flou de chaque bord. Déplacez les fils et observez.

VIAu sommet

Le tombeau que nous n’avons pas dessiné

Vochtchinine monta sur la colline en 1914 pour autre chose que les bains.

Au sommet, écrivait-il, les sources attiraient des foules d’habitants venus se baigner et se recueillir sur la tombe du prophète Job, Hazret-Ayub : selon la tradition, Job avait été guéri par ces eaux et était aussi mort ici. De la falaise près de la tombe, il contemplait une vallée vert et or, d’innombrables groupes de peupliers pyramidaux et le Kougart qui la traversait comme un ruban d’argent.

Image du film : blocs blancs du sanatorium et petites maisons triangulaires sur une pente cramoisie, au-dessus d’une vallée verte pleine de peupliers indigo et d’une rivière blanche
Extrait du film

Il vit autre chose près de la tombe : une longue pierre plate posée sur chant sur un socle, entourée de murs comme le tombeau, où les femmes sans enfant venaient s’asseoir et prier. Nous n’avons pas pu savoir si cette pierre est toujours là.

Nous ne savons pas non plus à quoi ressemble le tombeau aujourd’hui. Nous n’en avons trouvé ni description ni photographie récentes ; le film ne le montre donc pas, et cette page non plus. Le Tchachma-Ayoub à coupoles de Boukhara, autre source de Job, est un autre édifice avec sa propre légende.

Ancienne carte postale sépia d’une place de marché poussiéreuse pleine de bétail et d’hommes en robes et turbans, avec des bâtiments bas en terre et des arbres derrière
La ville en contrebas aux mêmes années : le marché au bétail de Djalal-Abad sur une carte postale des années 1910 du même éditeur de Tachkent. Domaine public.

La ville au pied de la colline était alors un bourg de marché fait d’argile et de peupliers. Elle devint capitale régionale, changea de nom et garda sa colline.

Image du film : les mots AYUB-TOO et LA MONTAGNE DE JOB tissés en cramoisi dans un ciel safran au-dessus de la colline, de sa source et de sa vapeur
Extrait du film
07À découvrir sur place

Une station thermale aux portes de la ville, ouverte toute l’année

“Aujourd’hui, c’est une station thermale aux portes de Djalal-Abad, devenue Manas, ouverte toute l’année.”Extrait du film
Une colline sèche vert-brun derrière des maisons et des lampadaires, avec les grandes lettres blanches du nom de la ville et un drapeau rouge sur la pente, sous un ciel bleu
La pente d’Ayub-Too au-dessus de la ville, avec le nom de celle-ci, 1er avril 2024. Photo : Mirzoulugʻbek · CC0. Redimensionnée.

Les sources font aujourd’hui partie du sanatorium d’État de Djalal-Abad, sur la pente d’Ayub-Too, à environ 5 km de la ville et 980 m d’altitude. Il fonctionne toute l’année. Un nouveau bâtiment a ouvert en 2024 ; en 2025, des piscines et des chalets en A ont été ajoutés et le pavillon de la source à boire rénové. La ville s’appelle officiellement Manas depuis septembre 2025 ; la région et le sanatorium gardent le nom de Djalal-Abad. Och, où se trouve l’aéroport le plus proche proposant des vols internationaux réguliers, est à environ 110 km par la route.

QuandToute l’année. La moyenne de juillet est d’environ 27 °C et les hivers sont doux ; printemps et automne sont donc les plus agréables.
CommentEn voiture ou avec chauffeur depuis Och, environ 110 km. Depuis la ville, un taxi vous conduit sur la colline.
Bon à savoirC’est un sanatorium en activité et un lieu de prière. Chambres et soins sont payants ; nous n’avons trouvé ni tarifs ni horaires fiables. Renseignez-vous à l’avance, y compris sur l’accès au domaine si vous souhaitez seulement visiter. Portez une tenue sobre près de la mosquée et du sanctuaire, et demandez avant de photographier des personnes en prière. Des travaux avaient lieu en 2025 ; certaines zones peuvent donc être fermées. Nous n’affirmons pas que l’eau guérit quoi que ce soit.

La colline porte toujours son nom :
Ayub-Too, la montagne de Job.

Les médecins ont mesuré l’eau, les soldats s’y sont baignés, et la ville en contrebas a changé de nom. Celui de la colline est resté, comme l’histoire que l’on raconte près de ses sources.

Voir le film de 43 secondesLa montagne de Job — le court métrage, tissé comme un ikat de soie de Ferghana : la colline, le coup de pied, les sources chaudes, les soldats et la source de la jeune fille, un fil à la fois.
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Sources

  1. Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron, vol. Xa, 1893, « Jalal-Abad-Ayub mineral springs » — Wikisource: la légende, l’eau, les soldats et l’infirmerie.
  2. I. P. Yuvachev, “Kurban-Jan-Datkha”, Istoricheskii Vestnik, no 12, 1907 — Vostlit: les deux coups de pied.
  3. Le Coran, 38:41–44, traduction de Mustafa Khattab — quran.com.
  4. Le Livre de Job, 2:7 — Bible Gateway.
  5. V. P. Vochtchinine, 1914, et M. Brodovski, 1900, cités dans Manas (ville), Wikipédia en russe — la tombe, la vue, la pierre, la légende de la soie.
  6. K. Tuğ, Y. Bedirhan, Bingöl University Journal of Social Sciences 6 (12), 2016, p. 193–207 — DergiPark: Kyz-Bulak et les notes de terrain de 2010.
  7. Grande Encyclopédie soviétique, 3e éd., « Djalal-Abad » — booksite.ru: station, 5 km, 980 m, climat.
  8. Eau minérale et boues de Djalal-Abad, fiche citant Kyrgyzpatent — origin-gi.com: forages et température actuels.
  9. Economist.kg, 14 janvier 2026 — nouveaux bâtiments et pavillon de la source à boire.
  10. 24.kg, 18 septembre 2025 — Djalal-Abad renommée Manas.
  11. Liste des tombes de Job, Wikipédia en russe et Tombe de Job — les autres lieux de Job.
  12. OrexCA, distances routières — Och–Djalal-Abad, 110 km.
  13. Ikat et Marguilan, Wikipédia — le tissu du film.
  14. Wikimedia Commons, cartes postales de Djalal-Abad et Manas (ville) — les photographies de cette page.

Images

  • Source sulfureuse Hazret-Ayub — carte postale des années 1910, Tachkent, publiée par I. A. Bek-Nazarov, photographe inconnu, domaine public.
  • Le marché au bétail de Djalal-Abad — carte postale des années 1910 du même éditeur, photographe inconnu, domaine public.
  • La pente d’Ayub-Too avec le nom de la ville — Mirzoulugʻbek, 1er avril 2024, CC0. Redimensionnée.
  • Images du film et couverture — Kyrgyz Seasons, tirées du court métrage La montagne de Job. La colline tissée, les losanges des chapitres, les rubans et les fils teints sur les photos de cette page sont dessinés par le code dans le style du film.

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